Roland-Garros: des livres, du jazz… et du tennis

Il y a Cannes, et juste après, Roland-Garros. Dans le prestigieux stade de la porte d’Auteuil, du 22 mai au 5 juin, on célèbre d’autres stars. Cette année, les observateurs parlent encore de Rafael Nadal, déjà cinq fois vainqueur, mais le trône suprême n’a jamais été aussi près de changer de main. Car le picador serbe Djokovic semble le mieux armé pour vaincre le taureau espagnol.

Guy de Maupassant n’aimait pas la tour Eiffel. Il détestait aussi le tennis. « Cette raquette, peste-t-il dans la revue Gil Blas en 1887, l’odieuse raquette, cauchemar affreux, on ne peut pas faire un pas dehors sans la voir… Ces gens, ces pauvres gens qui portent la raquette, ce signe particulier de leur folie, comme autrefois les bouffons déments agitaient un hochet à grelots… » Si le grand écrivain vivait toujours, il ne traînerait donc certainement pas ses guêtres du côté de la porte d’Auteuil. Ses propos contiennent pourtant une vérité : le triomphe du tennis qui, au fil du XXe siècle, s’est imposé dans toutes les couches de la population. Pendant quinze jours, télé et radio vont donc résonner de l’écho des balles, et du « han ! » des bûcherons lifteurs. Les Français se promèneront en short, parleront des matchs qu’ils ont vus, circuleront gaillardement, une glace à la main, entre les nobles statues de bronze de Vito Tongiani, sur la place des Mousquetaires, sorte de forum où la foule de badauds se réunit avant d’investir les tribunes. Tout le monde aime Roland-Garros, même ceux qui ont d’abord été réticents comme Andre Agassi : « C’est le seul endroit où j’ai joué qui empeste le cigare et la pipe », se plaint-il, en bon Américain, dans son livre Open. « Alors que je suis au service, à un moment crucial du match, un filet de fumée de pipe vient se glisser jusqu’à mon nez.»

Malgré cet inconfort, il parvient, cette saison-là, à se hisser en demi-finale, puis tombe contre Mats Wilander. Il remportera le trophée en 1999, et finira par aimer le tournoi. « Ces empreintes brouillées le long de la ligne de fond de court, sillages rouges des glissades près du filet, rappelaient des dizaines et des dizaines de coups », écrit quant à lui l’Italien Gianni Clerici. Dans Les Gestes blancs, il raconte l’histoire d’un jeune homme qui délaisse la chemise noire des fascistes mussoliniens pour le blanc (pureté ?) du tennis, au risque de se faire arrêter. L’Américaine Lionel Shriver partage cette fascination, quand l’héroïne de son roman Double faute, une joueuse passionnée, dit : « Il y a seulement trois endroits où j’ai envie d’aller en Europe, Roland-Garros, le Foro Italico et Wimbledon. »

Moment fort de la saison, le “French” et sa sacrée terre rouge tant convoitée ont toujours exercé une fascination hypnotique liée à l’attraction de Paris. Beaucoup se réjouissent d’ailleurs que le tournoi demeure au coeur de la capitale, et non à Versailles, comme il en a été question cet hiver. Il devrait bientôt s’étendre, libérer un espace devenu étroit, où, pendant la première semaine, le public fait le pied de grue devant les terrains annexes pour espérer voir quelques balles, trouver un siège. Au fil des ans, Roland-Garros a pris des allures de Fort Knox, loin des ravissants souvenirs des années 1970, de ces gradins presque vides ombragés par quelques branches de marronniers. Les arbres ont été coupés, la pierre et l’acier ont gagné. Finalement, il y a presque plus d’espace sur les courts qu’autour. La vieille institution promet de grandir. Mais rien ne changera l’ambiance si particulière de ce sport. Alfred Hitchcock l’avait bien compris, avec son film L’Inconnu du Nord Express : « De Guy, nous fîmes un champion de tennis au lieu d’un architecte, ce qui nous permit de matérialiser l’idée de l’échange sous la forme d’une balle qui va et vient d’un joueur à l’autre. » La conversation peut commencer.

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