Patrice Dominguez : interview

Gaucher, Patrice Dominguez a été le tennisman français numéro un à la fin des années 70, avant de revêtir les habits de commentateur pour la télévision et de directeur technique national, publiant également plusieurs livres. Alors que débute le tournoi de Roland- Garros, il sort chez Plon un volumineux abécédaire, L’Amour du tennis. Rencontre avec un passionné de la petite balle jaune.

Dans l’introduction de votre livre, vous écrivez une phrase que l’on n’entend presque jamais dans la bouche d’un joueur de tennis professionnel : « Je me suis bien amusé. » Est-ce qu’un joueur de tennis professionnel s’amuse?
Patrice Dominguez : J’ai emprunté cette phrase au “Basque bondissant”, Jean Borotra, l’un des quatre fameux Mousquetaires dans les années 1920-1930. J’ai joué avec lui. Il était très vieux, et disait toujours à la fin : « On s’est bien amusés. » Il avait raison. Moi aussi, je n’ai gardé de ma vie de joueur que la notion de plaisir, même si je n’ai pas toujours été à la fête. Bien des matchs sont compliqués, et certaines défaites sont dures à avaler. Il m’est arrivé de me sentir mal à la fin d’une partie tellement l’effort avait été intense, tellement j’avais été poussé à bout émotionnellement. Mais si j’aime toujours autant le tennis aujourd’hui, c’est parce que je me suis bien amusé, et que je m’amuse toujours. Même lorsque je suis devenu entraîneur de Henri Leconte, j’avais des fous rires devant la beauté de ses coups. J’ai toujours préservé une distance par rapport au jeu. Je pense qu’un champion très facile comme Federer rit intérieurement.

Il a pourtant l’air de s’ennuyer sur un court…
Il a mis un masque sur son visage. Il a voulu s’isoler du monde extérieur, des spectateurs, de son adversaire. Le corps a son propre langage, essentiel pour éviter l’excès, la faute qui peut entamer la force psychologique. Ça vaut pour d’autres sports, comme le football : lors des demi-finales de la coupe d’Europe des clubs, l’entraîneur du Real de Madrid, José Mourinho, a retiré son masque et commis une grave erreur.

Ce masque n’est-il pas dommageable pour le tennis, justement ?
A une époque, on a décidé d’édicter un code de conduite à cause de joueurs qui se comportaient mal. Les législateurs souhaitaient ainsi préserver l’équilibre du jeu, et empêcher que des joueurs habiles comme Nastase ou McEnroe profitent des faiblesses de leurs adversaires. Le jeu a gagné en justice même s’il a été un peu aseptisé. Le public a regretté cette évolution, jusqu’aux face-à-face Nadal/Federer. Là, les spectateurs ont compris à quel point le tennis était difficile, exigeant, et sublime dans le contraste des styles. Ils ont vu quel degré de concentration réclame ce sport. On ne peut pas se disperser. A cet égard, la plus belle dispersion reste celle de McEnroe en finale de Roland-Garros, contre Lendl, en 1984. Il est sur un nuage, il joue les plus beaux sets de sa vie, et par la faute d’une caméra qui s’emballe, du bruit d’un appareil photo, il s’échappe, l’état de grâce est passé, et il va perdre. Il ne s’en est jamais remis, et moi non plus d’ailleurs. Même aujourd’hui, je ne peux toujours pas aborder ce souvenir avec lui. C’est interdit. Bien sûr, il a été détruit physiquement par Lendl qui a commencé sa carrière ce jourlà. Mais ce fut un jour noir pour tous les amateurs de tennis.

Vous venez d’une génération de joueurs français où l’on ne gagnait pas.
On n’y croyait pas vraiment. Nous avions le complexe des Mousquetaires. En Grand Chelem, je n’ai jamais fait mieux que les huitièmes de finale. C’était mon niveau. J’avais les moyens d’accrocher une marche supérieure, mais j’ai été blessé pendant un an et demi. N’empêche que je n’aurais jamais imaginé, à mes débuts, devenir numéro un français.

Vous avez joué contre des grands, à l’époque ?
Björn Borg, plusieurs fois. Oui, c’était bien jusqu’à trois partout dans chaque set. Après, c’était abominable jusqu’à 6/3. Ensuite, je récupérais physiquement. Nadal doit provoquer le même épuisement.

Vous avez joué contre Nadal ?
Non. Le dernier grand avec qui j’ai échangé des balles, c’est Pete Sampras. J’avais plus de 40 ans, et je dirigeais le tournoi de la “Raquette de diamant” d’Anvers, en 1995. Le matin de la finale, Pete cherchait un partenaire d’échauffement, et il n’y avait personne. Je lui ai donc proposé. Pete jouait avec des raquettes hyper tendues. Sa balle était monstrueusement lourde. Quand il servait, je ne voyais pas la balle arriver. Et les coups droits… J’ai eu l’impression, ce jour-là, de prendre des camions dans le bras. A la volée, j’ai cru que j’allais me faire tuer. Il tapait fort. Avec Leconte, c’était mieux. J’avais 35 ans, et j’étais un peu mieux entraîné. Mais Leconte, il vous fusillait. Il voulait tuer le point tout de suite.

Jouez-vous encore ?
En ce moment, l’envie me démange car les beaux jours reviennent. Je sors de chez moi et, en passant, je jette un oeil sur la terre battue de Roland-Garros, aussi lisse qu’un billard. Je me dis : tiens, samedi, je vais aller jouer ! Je redeviens un joueur de club qui se fait plaisir en écoutant le son de la balle qui glisse sur la terre, qui apprécie le toucher. C’est un ravissement purement personnel et esthétique. Je ne fais plus de matchs. J’ai soixante et un ans. Comment voulez-vous prétendre disputer encore des parties quand vous avez arrêté depuis aussi longtemps que moi ? Je comprends ceux qui ont gardé la passion et continuent de se défier. J’admire le champion de France des plus de 75 ans, Henri Crutchet, qui a été l’un de mes entraîneurs à l’armée. Lui, il continue, mais moi, j’ai arrêté. J’ai joué avec mon fils jusqu’à ce qu’il ait 14 ans. Et puis, il a commencé à me battre, et cela a été plus compliqué. Aujourd’hui, il a 21 ans, et il est classé -2/6. Entre lui et moi, il n’y a pas de match !

Vous n’avez pas envie de perdre.
D’une part, je n’aime pas perdre, c’est vrai, et de l’autre, je n’ai pas envie, en me piquant au jeu, de me faire mal.

Même contre des gens moins forts ?
C’est surtout contre ceux-là qu’on n’a pas envie de perdre. Bon, avec des copains de ma génération que j’ai battus ou qui m’ont battu, je m’en fiche, à la limite. En fait, j’aime bien m’entraîner avec des femmes, car leurs balles sont extrêmement régulières. Je joue avec l’une de mes meilleures amies, Virginia Ruzici, qui a gagné Roland-Garros en 1978. Elle est plus jeune que moi. On tape des balles pendant trois quarts d’heure, et je suis très heureux. Nous ne voulons pas nous abîmer.

On connaissait le commentateur technique, froid, on découvre un romantique.
J’aime le tennis. Pourquoi j’apprécie Maria Sharapova ? Parce qu’elle est belle et qu’elle se bat comme une chiffonnière. Je l’aurais bien vue sur des barricades. Une combattante féroce. Avec le tennis, on ne sait pas ce qui va se passer demain : l’année dernière, j’ai eu du mal à prononcer ma dernière phrase après avoir vu gagner l’Italienne Francesca Schiavone. L’émotion…

Le tennis, comme vous le racontez, inspire les meilleurs récits, comme celui de La Promesse de l’aube de Romain Gary (publié en 1960) où une mère, sur la Côte d’Azur, pousse un jeune garçon à défier des adversaires, mais se fait ridiculiser sous les yeux de Gustave V, le roi de Suède. Comme le jeune joueur s’est quand même bien battu, le monarque lui offre le montant de la cotisation pour qu’il s’inscrive au superbe tennis club de Nice. On pourrait également citer le très beau roman de Bassani, Le Jardin des Finzi-Contini (1962), où une riche famille italienne cache des Juifs pendant la guerre, en les faisant jouer sur leur court.
Oui, je connais ce roman. L’année dernière, Jean Lovera a publié un très beau livre sur le tennis, l’art, la culture. Il a raconté cette histoire, et a même publié une photo du jardin. Beaucoup d’histoires racontées par des journalistes sont aussi magnifiques. Je me souviens d’un texte de Denis Lalanne : « Tribunes D… sortes de falaises d’Etretat sans la mer. » J’aime bien.

Vous écrivez de jolies choses au sujet d’Amélie Mauresmo, l’ex-numéro un française. Pourtant, quand vous avez quitté le poste de directeur technique national, elle vous a reproché votre manque de loyauté.
Je ne sais pas pourquoi elle a dit cela. Mais ce n’est pas grave. Avec le temps, nous finissons par oublier ces petites polémiques. Quand vous êtes directeur technique, vous êtes parfois obligé de dire non, et vos décisions ne sont pas toujours bien acceptées. Je préfère me rappeler les bons souvenirs, quand j’ai vu arriver, dans mon club des Contamines- Montjoie, ce petit bout de fille de onze ans. J’ai deviné ses qualités. Je me souviens du jour où elle est devenue numéro un mondiale. Nous avons fait une fête entre nous, à la DTN (Direction technique nationale, ndlr). Ses premiers entraîneurs, sa mère étaient présents. Nous lui avons offert des grands crus, nous avons parlé de vin, d’amitié. C’est surtout ce qui reste, plutôt que le récit de deux ou trois personnes qui, le jour où j’ai quitté mon poste, ont hurlé avec les loups.

N’avez-vous pas été victime d’un règlement de comptes ?
J’ai été victime d’un changement de président. Mon départ ne s’est pas fait sans une certaine violence, car beaucoup d’entraîneurs et de joueurs étaient satisfaits de ma politique et ont pris ma défense, contre toute attente dans un milieu aussi feutré que le tennis.

Vous dites aussi votre admiration pour André Agassi, mais vous éludez ses confessions sur le dopage.
Si j’avais abordé le dopage pour Agassi, j’aurais été obligé de l’aborder pour d’autres. Et puis, j’ai écrit un dictionnaire amoureux. Je ne suis pas un polémiste. J’ai adoré son livre Open, écrit avec un journaliste qui a obtenu le prix Pulitzer. Le livre est bien structuré. Le personnage d’Agassi, au départ, m’a dérangé par son extravagance, mais sur la durée, il m’a conquis. Quand il est arrivé, il était un enfant, un capricieux, puis il a rencontré Steffi Graf, et il est devenu un homme.

N’y a-t-il pas un tabou sur le dopage dans le tennis ?
Non. Depuis longtemps, nous sommes contrôlés. Je me souviens de notre rencontre de Coupe Davis. Nous avions battu les Tchèques avec Jan Kodes, et leur capitaine, un odieux personnage, furieux, avait mis en doute notre victoire. Et nous avions alors subi un contrôle. J’ai été membre du “board” de l’ATP (l’association internationale du tennis professionnel, ndlr), nous n’étions que trois, mais nous avons traité des cas difficiles. Beaucoup d’Argentins ont été convaincus de dopage. Le tennis est l’un des sports où l’on est le plus contrôlé. En première semaine, les joueurs sont tirés au sort. Et en deuxième semaine, automatiquement, vous avez un contrôle par jour.

Et Nadal ?
Il est l’un des joueurs les plus contrôlés, à cause des rumeurs qui le concernaient sur sa musculation, sa résistance. La présomption d’innocence existe.

Etes-vous satisfait du maintien de Roland-Garros à la porte d’Auteuil ?
Je suis très content. C’est notre histoire. Paris est magique. En haut de la tribune, vous voyez la tour Eiffel. Je suis favorable au maintien des stades au coeur des villes. C’est possible, dans un environnement harmonieux. Les riverains ont toujours tout rejeté, et pourtant, Roland- Garros et le Parc des Princes se sont développés. Nous ne détruirons rien, au contraire, nous améliorerons les serres.

One response to “Patrice Dominguez : interview”

  1. mtennis says:

    Belle interview de Patrice, de la franchise dans les réponses. L’amour du tennis est encore là !

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